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Solidarités pour les 21 millions d’Afghanes emmurées vivantes

camps de Kunar-Afghanistan-sept 2025 © SSRU


Les plus de 21 millions d’Afghanes emmurées vivantes, privées de soins, d’éducation et de travail dans un pays au bord de la famine ont plus que jamais besoin de notre solidarité dans leur résistance à un pouvoir théocratique misogyne acharné à les persécuter.

Nous alertons régulièrement dans cette Lettre d’Elles aussi, sur la situation de nos sœurs afghanes qui, singulièrement, ne font pas la une de notre actualité alors qu’elles font face, depuis la reprise du pouvoir par les Talibans, le 15 août 2021, à un régime théocratique qui orchestre un véritable « gynocide[1] », génocide ciblé à leur encontre en raison de leur sexe.

C’est une situation de persécution unique au monde qui ne fait que s’aggraver, au fil d’une sinistre actualité. Nous devrions être vent debout pour les défendre et les aider mais ce n’est malheureusement pas la réalité. Est-ce parce que ce sont des femmes et des filles ? Il est légitime de se poser la question… La misogynie est malheureusement un mal/mâle encore dominant, nous le savons bien.

Les actions des instances internationales, des ONG et des juristes

Certes les instances internationales, des ONG et des juristes indépendant·e·s spécialisé·e·s dans la défense des droits humains se sont enfin saisi·e·s de ce drame. Le Tribunal pénal international (TPI) a émis, en juillet 2025, deux mandats d’arrêt contre le chef des talibans, M. Haibatullah Akhundzada et le président de leur Cour suprême, M. Abdul Hakim Haqqani, pour crimes contre l’humanité liés à la persécution des femmes et des filles.

Le Tribunal permanent des peuples (TPP)[2], quant à lui, s’est réuni en audience publique à Madrid, du 8 au 10 octobre 2025, pour examiner le recours introduit par une coalition d’organisations de la société civile afghane[3] qui dénonce les discriminations dont sont victimes les Afghanes. Bien que cette coalition soutienne tous les autres mécanismes internationaux visant à établir les responsabilités des Talibans et à les poursuivre sur le plan judiciaire, il s’agit d’appeler à une action mondiale et coordonnée.  L’idée est de documenter la responsabilité des Talibans dans l’apartheid sexuel qui sévit dans ce pays depuis leur prise de pouvoir et d’offrir une tribune aux femmes afghanes venues témoigner aux côtés d’experts, de juristes et de spécialistes internationaux des droits humains. Le verdict sera rendu en décembre 2025, il est cependant sans valeur juridique mais symboliquement important car reconnu sur le plan international : il peut être porté  devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le Conseil des droits de l’homme et l’Union européenne.

Où en est-on quatre ans après cette prise de pouvoir par les Talibans que le monde entier a laissé faire sans compter les pays qui entretiennent encore des relations diplomatiques (Chine, Pakistan et désormais l’Inde) ou qui vont jusqu’à reconnaître ce régime (la Russie depuis le 3 juillet 2025) ?

Rappelons que les Afghanes, couvertes de la tête aux pieds et visage encagé, n’ont le droit d’aller à l’école que jusqu’à l’âge de 12 ans, elles sont donc exclues de l’enseignement secondaire et universitaire et de presque toutes les professions ainsi que de la vie publique.  Elles n’ont pas le droit de se promener dans les parcs publics, de faire du sport en salle, d’aller à la bibliothèque, pas le droit de voyager sans être accompagnées d’un proche de sa famille, mari, père, oncle, frère, pas le droit de chanter ni de s’exprimer à voix haute… et comme si cela ne suffisait décidément pas, les Talibans ont pris des directives à la fin de ce mois d’août 2025, pour supprimer de l’enseignement universitaire tous les livres écrits par des femmes, soit environ 140 selon la BBC. Cette interdiction vient allonger la longue liste des près de 700 ouvrages interdits parce que jugés « préoccupants » par le régime en raison de leur contenu considéré comme « anti-charia et anti-Talibans ». Ils ont également supprimé l’enseignement, dans 18 matières, de corpus entiers de savoirs relatifs à des sujets comme le rôle des femmes dans les affaires publiques ou la vie politique, la démocratie, les droits humains, la Constitution afghane ou encore la santé des femmes et le harcèlement sexuel. Les autorités talibanes ont enfin tenté de couper Internet dans le pays sous prétexte de prévenir « l’utilisation abusive d’Internet » et la diffusion d’« actes immoraux », en fait pour neutraliser la résistance qui s’organise grâce aux moyens virtuels ainsi que l’enseignement en ligne des filles de plus de 12 ans. Face au tollé d’une telle mesure, cette coupure n’a finalement été opérationnelle qu’une journée, le 29 septembre dernier. Il s’agit là, pour les Talibans, de préserver leur idéologie, de contrôler l’information en faisant ainsi preuve de révisionnisme historique et de négationnisme.  Seule, l’Allemagne nazie avait tenté un tel pari.

Absence de secours et de soins pour les femmes et les filles victimes du tremblement d’août dernier à cause de la « charia » des Talibans

On a pu voir, sur toutes les télévisions du monde, les images du terrible séisme qui a ravagé, le 31 août dernier avec des répliques les jours suivants, les provinces de Kounar et de Nangarhar dans l’est du pays, à la frontière avec le Pakistan. Selon un décompte officiel du gouvernement taliban, il aurait fait 2 205 morts (dont 1 172 enfants) et 3 640 blessés sans compter les 6 700 habitations détruites. Et certainement bien plus, les rares ONG qui ont pu parvenir à se rendre sur place faisant état d’une très grave crise humanitaire dans la région.

Et qu’a-t-on vu ? Des secouristes masculins secourir des hommes et des petits garçons ne suscitant, sur le moment, aucune réaction de la part de journalistes qui auraient pu/dû se poser la question « Et les femmes, et les filles, où sont-elles ? ». Mortes sous les décombres, abandonnées à leurs blessures et à leur sort.  Mortes sous le poids des discriminations qu’elles subissent depuis quatre ans, par l’effet de l’application d’une Charia qui interdit tout contact physique entre un homme et une femme qui ne sont pas de la même famille. Selon les grandes ONG présentes sur place, l’aide humanitaire a été entravée par les responsables politiques locaux qui, plutôt que d’apporter le plus rapidement possible une aide à toutes les victimes, ont préféré veiller à la stricte application de la loi islamique sur la population. Elles n’ont ainsi pu avoir accès aux camps réservés aux femmes et dans les hôpitaux qui subsistent encore dans un pays en grave crise économique :  l’accès aux soins a été réduit pour les femmes, qui ne peuvent, par ailleurs, être soignées que par des femmes dont le nombre se réduit comme peau de chagrin puisque l’accès à l’enseignement de la médecine leur est interdit. Cependant l’ONG privée Stand, Speak, Rise up ![4] a pu apporter une aide d’urgence dans le camps d’urgence de Kunar, principalement à des femmes et des enfants ayant tout perdu, maison et famille, en distribuant des kits comportant nourriture et produits d’hygiène essentiels ainsi que des couvertures chaudes … .

Chute brutale du soutien financier international et coupure de l’aide aux familles afghanes expulsées d’Iran

Toute cette triste actualité se passe dans un contexte, faut-il le rappeler, de chute brutale du soutien financier international depuis le début de l’année en raison du désengagement de l’administration Trump alors que l’Afghanistan était le troisième bénéficiaire de l’aide américaine. 80% des programmes de l’Usaid (Agence américaine pour le développement international) pour l’Afghanistan ont été annulés alors que les Nations Unies estiment que la moitié de la population afghane est en souffrance et dépend aujourd’hui de l’aide humanitaire sans compter la crise climatique qui menace les réserves d’eau du pays.

poste d’Islam Qala-Afghanistan-sept 2025 © SSRU(4)

Et comme si la coupe génocidaire n’était pas déjà pleine, le pays doit enfin faire face, depuis le début de l’année (et encore plus depuis l’été), à l’expulsion massive et forcée par l’Iran de plus d’un million d’Afghans et d’Afghanes sans papier. Des milliers de familles, en majorité des femmes seules avec enfants, se sont retrouvées abandonnées dans le désert, au poste frontière d’Islam Qala, dans la province d’Herat à l’ouest du pays, livrées à elles-mêmes, sans eau, sans abri, sans nourriture, après plusieurs jours de détention, de violences ou de harcèlement sexuel. Un certain nombre d’entre elles n’avaient jamais mis les pieds dans leur pays d’origine, étant nées, ayant grandi et fait leur vie ailleurs. Dans un tel contexte de persécution et de répression à leur encontre, on peut imaginer ce qu’elles ont pu ou risqué de subir ainsi que leurs filles : viols, violences en tout genre, exploitation sexuelle, mariages forcés (puisqu’une fille ou une femme ne peut vivre seule en Afghanistan)… Or, le 11 septembre dernier, le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés a annoncé avoir suspendu son aide en faveur des migrants afghans de retour dans leur pays après que son personnel féminin a été empêché de venir travailler par le gouvernement taliban. Seule, l’ONG privée Stand Speak Rise up[5], une nouvelle fois, a réussi à déployer sur place, avec l’aide de ses discrètes équipes locales, une réponse d’urgence pour mettre ces femmes et enfants à l’abri, en acheminant des bus humanitaires pour les escorter jusqu’à Kaboul en toute sécurité et en leur remettant à chacune un « kit dignité » comprenant de l’eau potable, des rations alimentaires d’urgence, du savon, des produits d’hygiène menstruelle et des vêtements de base. Elle a également accompagné des femmes sans famille dans le pays pour trouver un hébergement temporaire sécurisé pour elles et leurs enfants.

En dépit de cet acharnement meurtrier, les femmes tentent de résister dans la clandestinité ou depuis l’étranger.  Elles organisent des réunions secrètes ou virtuelles, des cours d’enseignement clandestins ou par visio depuis l’exil sur des boucles comme Télégram ou WhatsApp, d’autres ont mis en place des clubs clandestins de lecture de livres dans la région de Kaboul. Elles ont numérisé les ouvrages qu’elles avaient en leur possession au moment de la prise de pouvoir des Talibans, et partagent désormais les fichiers PDF des livres interdits. D’autres, dans la diaspora, organisent des exfiltrations de femmes menacées et font parvenir une aide concrète sur le terrain.

Et nous, que faisons-nous ?


NOUS AVONS UN DEVOIR D’HUMANIT
É,

NE LES OUBLIONS PAS !

Christine Villeneuve,
vice-présidente d’Elles aussi et de l’Alliance des femmes pour la démocratie

[1] Concept développé par Antoinette Fouque notamment dans son livre Il y a deux sexes.

[2] Tribunal d’opinion créé en 1979 à Bologne à l’initiative du juriste et homme politique italien, Lelio Basso, et qui s’appuie notamment sur la Déclaration universelle des Droits des peuples et de manière plus générale, sur tous les instruments du droit international pour traiter les cas de violations graves des droits humains, de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de génocide ignorés par les États. Les jugements ne sont pas contraignants et ont une valeur principalement morale, culturelle et politique.

[3] Il s’agit des ONG Rawadari, Afghanistan Human Rights and Democracy Organization, Organization for Policy Research and Development Studies ainsi que Human Rights Defenders Plus.

[4] Stand, Speak, Rise Up ! est une ONG créée en 2019 par la Grande duchesse de Luxembourg, Maria Teresa, et l’ancienne diplomate et militante pour les droits des femmes afghane, Chékéba Hachemi, pour lutter contre le viol comme arme de guerre, aider les survivantes à se reconstruire et obtenir justice. https://www.standspeakriseup.lu/fr/accueil/

[5]https://donate.standspeakriseup.com/afghanistan/~mon-don?_cv=1

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