Éric Kerrouche
Directeur de recherche CNRS
Centre Émile Durkheim
Sciences-‐Po Bordeaux
Le statut de l’élu-‐e est l’un des serpents de mer de la vie politique française. Cette question est d’autant plus épineuse qu’elle se situe à l’interface de deux exigences contradictoires.
D’une part, il est absolument nécessaire de mettre en place des mesures qui permettent à tout un chacun-‐e d’être en situation de pouvoir réellement exercer un mandat, conformément à la théorie démocratique. Pour cela, il ne faut en aucun cas que les questions liées à la condition socioprofessionnelle d’un individu l’empêchent d’exercer une fonction élective.
D’autre part et dans le même temps, comment faire pour que ce statut de l’élu, qui s’applique à une profession qui n’en est pas complètement une, ne donne pas de possibilités excessives permettant une « autonomisation » trop forte des fonctions électives qui deviendrait alors -‐ mais est-‐ce d’ailleurs un problème ? -‐ un véritable métier ?
C’est dans cette ambivalence que se matérialisent les tensions derrière les discussions portant sur le statut. Les avancées sont d’ailleurs d’autant plus difficiles que la défiance généralisée vis-‐à-‐vis de la politique et de ses acteurs fait que ses derniers agissent pour le moins précautionneusement en la matière afin d’éviter d’endosser l’image, déjà répandue, d’une caste qui se voterait des droits particuliers dans un contexte social qui n’épargne pas le reste de la population.
Et pourtant, pourtant… la question du statut de l’élu mérite mieux que des débats populistes, quand bien même ces derniers seraient dans l’air du temps. En 2007, Olivier Costa et moi-‐même donnions le portrait type du député français : un homme, blanc, la cinquantaine, diplômé appartenant aux classes supérieures du privé ou du public.
Depuis, si les choses ont évolué, notamment du point de vue de la parité, cette image n’est pas fondamentalement remise en cause ni au niveau national ni au niveau local. Bien entendu de multiples phénomènes peuvent « expliquer » cette situation qu’il s’agisse de facteurs sociaux (la difficulté des femmes à remplir l’ensemble des rôles qui leur sont socialement dévolus, la plus grande facilité d’engagement des plus âgés, la familiarité plus grande avec l’univers politique des plus diplômés…) ou d’évolutions plus globales (technicisation des affaires publiques, complexification des processus de décision). Reste que cette situation contrevient à une théorie démocratique qui n’a d’ailleurs jamais été respectée. Si les caractéristiques oligarchiques de nos systèmes démocratiques représentatifs ont souvent été mises en valeur, la maîtrise (voire la confiscation…) du pouvoir par quelques-‐uns est problématique politiquement et socialement. Or l’une des modalités permettant de contrarier, à défaut de la remette en cause, cette tendance lourde est de traiter courageusement et frontalement la question du statut avec d’autres qui lui sont liées (comme celle du cumul dans le temps…). À un moment où la défiance des Français vis-‐à-‐vis de leur système politique n’a jamais été aussi forte, transformer les conditions de la démocratie et permettre à chacun de devenir un acteur de celle-‐ci reste un objectif fondamental qui mérite mieux qu’une accumulation de rapports et de non-‐dits…